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Il ne suffit pas de dire qu’« il faut autonomiser les femmes »

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Gerda-Verburg

Le 21 février 2017,  Mme Gerda Verburg, Coordinatrice du Mouvement pour le renforcement de la nutrition (Mouvement SUN) et sous-secrétaire générale des Nations Unies, a répondu aux questions de Thomson Reuters, acceptant ainsi de partager les principaux enseignements de sa vie professionnelle et privée. Pour elle, le point de vue des femmes est incontournable pour atteindre le développement durable.


Il ne suffit pas de dire « il faut autonomiser les femmes ». Il faut le faire ! Créer un espace et des conditions où les femmes peuvent assumer des responsabilités. Réagir au fait que la contribution des femmes à la société et à la planète n’est ni bien prise en compte ni correctement valorisée dans nos systèmes économiques, politiques ou sociaux. »

Gerda Verburg, Coordinatrice du Mouvement SUN


Thomson Reuters Sustainability : Pourriez-vous nous parler de votre itinéraire professionnel ?

Gerda Verburg: Je suis née dans une ferme laitière de la région du Groene Hart, aux Pays-Bas ; j’ai sept frères et deux sœurs ; on nous a élevés sans distinction (de genre). Pendant la saison des récoltes, nous devions tous faire notre part du travail en ramassant de l’herbe et du foin de qualité pour l’hivernage. S’il fallait traire les vaches, nous devions retrousser nos manches. Cette approche pratique et active de la vie m’est restée et m’a été utile tout au long de ma carrière.

En 1990, j’ai été la première femme à être élue au comité exécutif du mouvement syndical chrétien des Pays-Bas ; ce fut la première étape d’un itinéraire qui m’a menée en des lieux où je ne me serais jamais imaginée, en tant que femme politique et diplomate.

Aujourd’hui, je me retrouve parmi les 17 femmes sous-secrétaires générales des Nations Unies (dont 80 % sont des hommes) et je suis coordonnatrice du Mouvement SUN, qui combat toutes les formes de malnutrition en accordant un rôle central aux femmes et aux filles. »

Thomson Reuters Sustainability : En quoi consiste votre rôle actuel de coordonnatrice du Mouvement SUN et sous-secrétaire générale des Nations Unies ?

Gerda Verburg: C’est avec enthousiasme que j’entame chaque journée avec pour objectif d’obtenir des résultats concrets dans les 58 pays qui mènent notre Mouvement. J’ai pour ambition d’en visiter 20 cette année. Ces pays se réunissent tous les trimestres pour parler d’un sujet nutritionnel et c’est l’occasion de mettre en lumière les innovations et d’écouter des récits captivants de changements intervenus.

Chaque jour, je fais mon possible pour motiver les réseaux du Mouvement SUN, qui représentent le monde les entreprises, la société civile, les donateurs et le système des Nations Unies. Il s’agit pour ces parties prenantes d’unir leurs efforts : nous avons en effet tous un rôle à jouer lorsqu’il s’agit d’éradiquer la malnutrition.

J’en appelle souvent à notre Groupe principal, qui est constitué de chefs d’État et de dirigeants des secteurs public et privé, à tirer profit de leurs sphères d’influence et de l’enthousiasme qu’ils apportent à notre Mouvement.

En tant que sous-secrétaire générale des Nations Unies, je travaille avec le secrétaire général et les organes décisionnaires pour faire en sorte que l’alimentation reste prioritaire dans les actions internationales, notamment celles de l’ONU.

Récemment, on m’a demandé pourquoi j’avais été nommée au poste de coordonnatrice du Mouvement SUN. J’ai répondu que c’était sans doute à cause de mon approche axée sur les résultats. Je n’hésite jamais à passer un coup de fil ou à me rendre dans un bureau lorsqu’il s’agit de lever les obstacles qui jalonnent ma vie professionnelle. »

Thomson Reuters Sustainability : Comment votre travail contribue-t-il au développement durable international ?

Gerda Verburg: S’il y a un message que je voudrais crier sur les toits, c’est que tous les pays ont des problèmes nutritionnels et que les femmes et les filles sont souvent les dernières à manger la nourriture qu’elles ont produite et préparée. Une alimentation adéquate (les femmes, les hommes, les filles et les garçons n’ont pas les mêmes besoins nutritionnels) permet de mieux réussir à l’école, d’avoir accès à de meilleurs débouchés professionnels et de contribuer à la croissance du PNB et à la prospérité.

Malheureusement l’alimentation adéquate pour tous est loin d’être une réalité. Deux milliards de personnes manquent des vitamines et des minéraux essentiels, 1,9 milliards d’adultes sont en surpoids ou obèses et près de six millions d’enfants meurent chaque année de malnutrition ou de maladies liées à la malnutrition. Toutes les années, un tiers environ des aliments qui sont produits sont perdus ou gaspillés. Une partie essentielle de mon travail consiste donc à conscientiser les gens et à catalyser le changement.

Il ne faut pas considérer la nutrition d’une manière isolée, mais établir des liens avec d’autres secteurs, notamment l’agriculture, l’autonomisation des femmes, la santé, l’eau et l’assainissement. Pareillement, la nutrition est incontournable pour atteindre les ambitieux Objectifs de développement durable. Aucun de ces objectifs ne peut être atteint sans un investissement durable dans l’alimentation des populations.

Thomson Reuters Sustainability : En quoi l’autonomisation des femmes contribue-t-elle à rendre la planète plus durable ? Est-ce que l’autonomisation économique est l’aspect le plus important ?

Gerda Verburg:

L’autonomisation des femmes amènera autour de la table les intervenants qu’il nous faut ; c’est là un des principes fondamentaux du Mouvement SUN. Le dicton selon lequel les femmes supportent la moitié du ciel devrait être une évidence en 2017.

Les femmes, dont le pouvoir d’achat augmente, représentent un marché en pleine croissance, qui vaut le double de ceux de la Chine et de l’Inde combinés. Les femmes sont à l’origine de près de 30 trillions de dollars américains de dépenses de consommation, ce qui veut dire que l’avenir des entreprises qui investissent dans les femmes est prometteur. Des recherches ont montré qu’en atteignant l’égalité des genres, on ajouterait entre 12 et 28 trillions de dollars à la croissance mondiale d’ici 2025. Sans conteste une bonne idée !

Et pourtant les femmes en sont à buter contre le plafond de verre qui les empêche d’atteindre les lieux où sont allouées les ressources. Or il est indéniable qu’il y a un rapport étroit entre éducation, autonomisation économique et participation politique.

Si l’on ne tient pas compte du point de vue des femmes et de leurs idées sur le changement climatique, la dégradation de l’environnement et l’insécurité alimentaire, le développement durable restera un objectif lointain puisque les femmes, les hommes, les filles et les garçons ont une perception différente de la planète. »

En mettant fin à la disparité entre les sexes en agriculture, par exemple, on peut transformer fondamentalement les vies et l’économie. L’égalité d’accès pour les femmes signifierait une réduction de 150 millions du nombre des personnes souffrant de la faim. Ne s’agit-il pas là d’une décision évidente ?

Pour y arriver, il faut que les dirigeants d’aujourd’hui joignent le geste à la parole.

Il ne suffit pas de dire « il faut autonomiser les femmes ». Je vous dis « faites-le ! ». Créez un espace et des conditions où les femmes puissent exercer des responsabilités. La contribution des femmes à la société et à la planète n’est ni reconnue ni valorisée dans nos systèmes économiques, politiques ou sociaux : il est temps d’agir. »

Thomson Reuters Sustainability : Votre secteur a-t-il le potentiel de contribuer au développement durable international, et pourquoi ?

Gerda Verburg: Traditionnellement, le secteur du développement et celui de l’environnement ont travaillé en parallèle, séparément, mais l’Agenda 2030 et l’Accord de Paris nous incitent à laisser derrière nous cette approche traditionnelle : les objectifs pour la planète et pour ses habitants sont en effet étroitement liés.

La nature est la colonne vertébrale du développement à long terme : sans les systèmes naturels, il n’y aurait ni production alimentaire, ni eau propre, ni régulation du climat, ni protection de la biodiversité ; nous avons donc la responsabilité de valoriser équitablement la contribution des femmes et leurs besoins. À cet égard, le Mouvement SUN est un précurseur puisqu’il opère horizontalement, à travers secteurs et parties prenantes, à plusieurs niveaux. Mais il reste encore beaucoup de travail à accomplir. Avec les 17 Objectifs de développement durable, toutes les parties prenantes ont une occasion unique de mettre en place de meilleurs partenariats et un plus grand nombre de ces partenariats pour un développement choisi par les pays eux-mêmes.

Puisque l’on n’éliminera pas la malnutrition isolément, nous intensifions nos efforts pour collaborer avec d’autres initiatives afin de profiter de leur expertise et d’éviter les doublons inutiles. »

L’approbation de notre Manuel des partenariats en tant qu’ initiative de partenariat mondial – ou modèle pour les partenariats pour atteindre les Objectifs de développement durable – basée sur les principes d’engagement du Mouvement SUN est très encourageante et montre que les partenariats multiples sont devenus la formule à adopter pour affronter les défis mondiaux. Ce document incontournable a été rédigé en collaboration avec les organismes Every Woman Every Child, Partenariat mondial pour l’éducation, Sanitation and Water for All, Mouvement pour le renforcement de la nutrition et Défi Faim Zéro.

Ces activités collaboratives m’encouragent à penser que nous sommes à même de prendre des mesures qui transformeront les belles paroles en actions concrètes et en impact réel, sans laisser personne en chemin.

Thomson Reuters Sustainability : En ce qui concerne le développement durable, qu’est-ce qui vous donne de l’espoir ?

Gerda Verburg: Les résultats nationaux me donnent de l’espoir. Par exemple la baisse des retards de croissance chez les filles et garçons dans des pays comme le Bangladesh, le Cameroun, le Congo, El Salvador, la Gambie, le Lesotho, le Népal, le Nigéria et le Swaziland ces deux dernières années montre que la vision du Mouvement SUN et sa manière d’opérer fonctionnent vraiment. Cette évolution montre aussi qu’un plus grand nombre de femmes, et d’hommes, se sentent autonomisés en tant que parents et responsables de la bonne alimentation de leurs enfants.

Cela me porte à croire que nous pourrions vivre dans un monde sans inégalités de genre ni malnutrition ni pauvreté d’ici 2030, et peut-être même plus tôt.

Lisez l’article original sur le site internet de Thomson Reuters (en anglais)

D’autres blogs de Gerda Verburg :

Why I’m Standing Up for Someone’s Right (To Food) Today

People, Productivity and Potential: Nutrition as a cornerstone of the SDGs

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