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Toute personne souffrant de la faim est toujours une personne de trop – conversation avec Gerda Verburg

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Crédit photo : Initiative pour les micronutriments

Cet article était publié à l’origine sur le site Web de SNV ici : http://www.snv.org/update/every-person-suffering-hunger-one-too-many-conversation-gerda-verburg

L’ancienne politicienne néerlandaise Gerda Verburg est récemment devenue Coordonnatrice du Mouvement pour le renforcement de la nutrition (SUN). Nous (SNV) avons récemment discuté avec elle de son travail au Mouvement pour le renforcement de la nutrition : un mouvement qui inspire une nouvelle façon de coopérer pour l’éradication de la malnutrition sous toutes ses formes.

Depuis quelques dizaines d’années, la communauté mondiale a réalisé des progrès importants dans l’élimination de la faim et de la malnutrition. Pourquoi le nombre aussi important qu’inacceptable de près de 800 millions de personnes ne disposent toujours pas de nourriture suffisante ?

Je suis d’accord que le nombre est vraiment inacceptable, ce d’autant que chaque personne de plus souffrant de la faim est toujours une personne de trop. Un certain nombre de facteurs sont liés à cette situation :

Premièrement, la population croissante. En 2050, cette planète sera peuplée de plus de neuf milliards de personnes.

Deuxièmement, la majorité écrasante de personnes sans accès à une nourriture suffisante est constituée de petits agriculteurs de subsistance dans les zones rurales où les approvisionnements sont insuffisants et les changements climatiques plus sévères. Pendant ce temps, les services se concentrent davantage sur les villes.

Ce n’est que depuis tout récemment que nous avons commencé à comprendre comment la malnutrition entrave la croissance. La malnutrition affecte le développement du cerveau, la santé et la productivité du travail.  En particulier, les conséquences dévastatrices de la malnutrition au cours des 1000 premiers jours de la conception de l’enfant à son deuxième anniversaire, à la fois sur le plan physique et mental, deviennent plus claires. Les gouvernements commencent à prendre conscience de cette situation et à se mobiliser pour en faire face, brisant les barrières entre les ministères pour élaborer des plans coordonnés de lutte contre la malnutrition. À travers cette démarche, ils peuvent réaliser une augmentation de quatre à cinq pour cent du Produit intérieur brut.

Troisièmement et en dernier lieu, l’organisation des chaînes alimentaires n’a pas bénéficié de toute l’attention qu’elle mérite. L’Afrique souffre de 30 à 40 pour cent de pertes alimentaires, principalement de la part des petits agriculteurs. Nous devons réduire ces pertes après récolte en investissant dans la transformation et le stockage près des plantations. Cette stratégie permettra de créer des emplois, d’augmenter les quantités de nourriture et de promouvoir le développement. Une démarche gagnant-gagnant.

Le Mouvement SUN a connu un développement rapide depuis son lancement en 2010. Cinquante-sept pays ont établis des coopérations et sont actuellement mobilisés pour le renforcement de la nutrition. Quelle est le secret de cette réussite ?  Et quels sont les difficultés auxquels le Mouvement SUN est confronté jusqu’à présent ?

Nous réalisons des progrès notoires. Toutefois, pour accentuer la mobilisation, il est essentiel que le processus soit transparent. Nous devons suivre, créer et faire circuler les faits et données probantes entre les pays pour nous assurer que chacun peut apprendre et s’inspirer des autres. La prise de conscience que la nutrition est fortement liée à la croissance économique a entrainé la reconnaissance de la nécessité d’agir. Des données fortement probantes montrent que le progrès économique dépend des talents et des capacités de la population. Il faut cultiver, aimer et alimenter ces capacités. L’autre jour, j’ai entendu un ministre des Finances africain dire : « J’ai besoin de l’argent des contribuables de mon pays pour les rendre productifs et donc en bonne santé ». Cette participation non seulement du ministère de la Santé, mais également de l’Agriculture, des Finances et d’autres est une avancée.

Il ne faut pas sous-estimer l’importance de la nutrition pour l’atteinte des autres objectifs de développement durable. C’est un investissement porteur, un thème connexe qui alimente les autres objectifs de développement durable.

Quelle est la stratégie clé du Mouvement dans sa deuxième phase (SUN 2.0) ? Comment pouvez-vous atteindre les répercussions visées, ainsi que leur déploiement à grande échelle et leur renforcement ?

La première phase du Mouvement SUN (SUN 1.0) a réuni les parties prenantes nationales telles que le gouvernement, le secteur privé, les organisations des Nations Unies, le milieu scientifique et de la recherche ainsi que les organisations de la société civile. Ensemble, nous avons créé des plateformes et lutté contre les démarches isolées au bénéfice de la coopération. L’évaluation à ce sujet a été très concluante. L’étape suivante consiste à obtenir des résultats mesurables et évolutifs au niveau des pays.

Il est important de se rendre compte que le but de SUN 2.0 est d’atteindre un niveau élevé d’appropriation des résultats. Nous réunissons les secteurs. La coordination se fait de préférence depuis le bureau du président ou du premier ministre. Ensemble, les parties prenantes élaborent un plan intégré de nutrition à travers divers ministères. Par exemple, en ciblant la petite enfance, en soulignant l’importance de permettre aux mères qui allaitent de manger d’abord au lieu de manger en dernier, comme c’est souvent le cas. Nous évaluons quelles parties prenantes sont nécessaires dans les communautés. De plus, nous faisons participer le secteur privé, les médias, les universitaires et les organisations de la société civile. Enfin, les pays ont besoin de moyens financiers suffisants dans leurs budgets votés.

Un rapport indépendant commandé par le Mouvement SUN a abouti à la déclaration : « Il existe toujours une pléthore d’initiatives internationales incompatibles, incohérentes et insuffisamment coordonnées en matière de nutrition » et « Il n’y a eu que de lents progrès en matière de cohérence et de coordination entre les organes des Nations Unies parties prenantes à la nutrition ». Avez-vous des commentaires à ce sujet ?

Chaque agence de l’Organisation des Nations Unies a son propre mandat et ses relations avec les gouvernements nationaux. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le Fonds international de développement agricole (FIDA) ont pour principal point d’entrée le ministère de l’Agriculture ; l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) quant à elle travaille avec le ministère de la Santé. Dans ce domaine, nous devons également réunir les parties prenantes pour promouvoir la coopération entre l’UNICEF, le Programme alimentaire mondial, l’Organisation mondiale de la Santé, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture et le Fonds international de développement agricole. Il y a beaucoup de domaines à couvrir dans la planification, le suivi et le soutien conjoints des ambitions intersectorielles des gouvernements nationaux pour assurer leur appropriation locale.

Comment gérez-vous le risque d’aggravation de la complexité qui peut être occasionnée par la nécessité d’une coordination plus intense pour réduire des différences et rapprocher davantage les parties prenantes ?

Il n’y a aucune garantie pour cela. C’est nouveau pour ces parties prenantes qui ont toujours une certaine appréhension de sortir chacun de sa zone de confort. Cependant, il est extrêmement stimulant d’élaborer des plans ciblés et d’obtenir des résultats. Nous citerons et rendrons célèbres les parties prenantes à la mesure de la force de leur apport.  Chaque partie se sentira gratifiée de lire un rapport sur la nutrition mondiale indiquant comment elle y a participé et en même temps comment son intervention a participé à la croissance du Produit intérieur brut. Je serais la première à complimenter ces parties prenantes. La confiance d’une partie prenante s’évapore si elle quitte sa zone de confort, mais se rend compte que d’autres restent dans la leur. Par conséquent, la coopération devra être transparente. Les parties prenantes devront publier les résultats obtenus.

Que peut faire la communauté mondiale pour soutenir la production et la consommation d’aliments nutritifs équilibrés ?

L’intervention est à double volet. Premièrement, dans les pays en développement, il faut veiller à ce que les chaînes alimentaires soient organisées. Aujourd’hui, la faim régnant dans les zones rurales, les populations migrent vers les villes, laissant les zones rurales dépeuplées pour finir par se rendre compte que leurs chances dans la vie restent toujours limitées. Par conséquent, nous devons soutenir le développement de l’infrastructure de communication, d’éducation et d’accueil pour les enfants ainsi que l’infrastructure matérielle permettant aux petits agriculteurs d’accéder aux marchés. Ce sont des entrepreneurs. Il faut par conséquent les prendre comme tel et non comme de simples bénéficiaires. Les femmes ont besoin d’éducation et, entre autres choses, d’accéder à la terre, ce qui peut réduire la faim de 50 à 150 millions de personnes.

En second lieu, les pays développés doivent réduire le gaspillage des aliments et lutter contre l’obésité. Les taux d’obésité sont en croissance rapide et pourtant il ne s’agit que d’une question d’attitude dans la vie. Par exemple l’habitude de s’empiffrer toute la journée devant un écran de télévision. Notre consommation d’aliments n’a aucun lien avec notre niveau d’activité. Ces habitudes ont d’énormes répercussions sur notre santé et notre économie. Cependant, la plupart des pays occidentaux n’adoptent pas des réactions adéquates face à cette situation. La sensibilisation est nécessaire, ainsi que la réflexion et l’échange d’expériences avec les pays à revenu intermédiaire et à faible revenu qui aujourd’hui font face au double fardeau de la faim et de l’obésité ; ce d’autant qu’un nombre croissant d’habitants, atteints de retard de croissance pendant l’enfance, ont tendance à devenir obèses passés les trente ans.

Nous avons parlé de la faim et de l’obésité, qu’en est-il de la sécurité sanitaire des aliments, surtout dans les villes ?

De mon point de vue, les zones rurales dynamiques sont la meilleure garantie pour l’approvisionnement alimentaire des villes. L’agriculture urbaine attire beaucoup d’attention en ce moment, mais elle n’est pas un facteur clé.

La sécurité sanitaire des aliments est extrêmement importante. Elle est ciblée par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture et l’Organisation mondiale de la santé et ces organismes sont en cours d’élaboration des normes internationales de sécurité. La sensibilisation et le dialogue sont nécessaires, en les associant à l’application des règles et règlements.

J’entrevois la participation du secteur privé. Lorsque les agriculteurs sont approvisionnés en intrants adéquats, ils produisent d’une manière plus durable, permettant ainsi d’éviter beaucoup de difficultés. Ma première démarche consistera donc à rassembler les investisseurs autour de la table et à lancer un dialogue constructif.  Je tiens à repousser les vues selon lesquelles les normes d’exportation visent simplement à protéger l’agriculture occidentale parce que le monde a besoin de normes internationales pour améliorer les marchés intérieurs. Appeler cela du protectionnisme c’est faire montre d’insuffisance dans le plaidoyer et c’est éviter le dialogue et la redevabilité. Cela ne nous amène pas plus loin. Nous devons être prêts à développer des voies novatrices et à engager des dialogues constructifs avec les gouvernements, le secteur privé et la société civile.

La démarche de Nutrition durable pour tous (SNV) vise à améliorer la nutrition par le changement de comportement, l’agro-biodiversité durable, l’autonomisation des femmes et l’élaboration de politiques multisectorielles. Quel est votre avis sur la façon dont SNV peut contribuer à un régime alimentaire équilibré et nutritif ?

L’approche de SNV est extraordinairement exhaustive. Trop d’initiatives se déroulent sur le dos des gouvernements. SNV relie toutes les parties prenantes nationales. De plus, SNV jouit d’une bonne réputation et ne met fin à son intervention que lorsque la continuité est assurée.

La gageure actuelle est l’alignement des différents donateurs sur les plans gouvernementaux. Les donateurs s’accrochent parfois encore à leurs propres priorités et ont besoin d’encouragements pour s’aligner. SNV et d’autres Organisations non gouvernementales d’exécution peuvent s’aligner parmi ces donateurs.

De plus, la capacité de mesurer les résultats de manière coordonnée est cruciale. Nous avons besoin d’une démarche non élitiste et intégrée de la collecte de données sans surcharger les communautés locales.

Les Objectifs de développement contiennent beaucoup d’indicateurs.  Mon plaidoyer immédiat est orienté vers l’assurance que la collecte des données soit ouverte et transparente. En rassemblant toutes les parties prenantes, et pas seulement les ministères en charge de la Statistique, on lance un débat et on crée une compréhension commune de la façon dont les résultats sont mesurés à l’aide d’indicateurs clairement définis. Nous devons éviter les débats sans fin en remettant en cause le cas échéant, nos positions en échangeant avec les autres et en apprenant d’eux.

Quels sont vos projets personnels pour les années à venir en tant que Coordonnatrice du Mouvement SUN ?

Il est temps de se retrousser les manches. Les avancées ne sont pas assez rapides de mon point de vue. Il faut passer de la parole à l’action et aboutir à des résultats évolutifs avec des avantages durables pour les populations au niveau communautaire.

Je me concentrerais sur les résultats des pays. Mon rôle consiste à soutenir, citer et rendre célèbres les parties prenantes à la mesure de la force de leur apport ; poser les questions fondamentales ;  » huiler la mécanique  » et faire coopérer les parties prenantes ; faire de la faim et de la malnutrition une question du passé.

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